top of page

Le prix du Paradis

Un goitre. C’est ça le mot que je cherchais. Son menton ressemble à un goitre, mou et flasque, qui gigotte à chaque fois qu’il tourne la tête. Il est sans doute un bon gars. Il a l’air honnête, sincère. Hélas, dans une situation pareille, je ne peux pas l’apprécier. Il est le porteur de mauvaises nouvelles, le messager haut placé sur qui il ne faut pas tirer. Pourtant, la tentation est grande. Je ne suis pas la seule à le penser. Dans la pièce, les poings se serrent, les sourcils se froncent, les corps se crispent. Face à eux, des têtes se baissent, des regards se détournent. « On a déjà tout essayé », disent-ils. « On a encore des idées », répond-on. Trop tard. C’est décidé. L’école va fermer.


C’est une école discrète, planquée dans un petit centre de village entre le chemin de fer et la Meuse. Deux bâtiments, une cour, un jardin, trente-trois élèves. Le paradis. Tout le monde connait tout le monde et les nouveaux sont les bienvenus. Les grands aident les petits, les petits deviennent vite grands. Dans ces lieux, le harcèlement n’existe pas. Dehors, ils jouent tous ensemble, dans l’herbe, dans le sable, sur les tables. Dedans, ils apprennent grâce à des institutrices incroyables et avec l’aide de leurs camarades. Un environnement stable et épanouissant pour une scolarité bien cadrée. La nouvelle y est tombée mardi dernier, comme un couperet. L’école va fermer.


Je suis une parent d’élève. Ce soir, je suis assise dans le fond, derrière d’autres parents. Déterminés et engagés, ils font tout ce qui est en leur pouvoir pour contrer le destin. Face à nous, l’homme au goitre et sa suite nous sortent une série de chiffres afin de nous démontrer par A plus B que le bien-être de nos enfants coûte trop cher. Ce n’est pas entendable. Le bonheur de nos petits n’a pas de prix. Il dit que c’est la faute de ceux d’avant, de ce qu’il s’est passé il y a dix, vingt ou trente ans. Il nous pousse à chercher des coupables lorsqu’on propose des solutions. On est proche du dialogue de sourds. Nos bébés sont réduits à une donnée dans un tableau Excel®, ça me dégoute. Impossible de pouvoir négocier : l’école doit fermer.


Il dit que c’est comme ça partout, ça me donne envie de tordre des cous. Les petites écoles appartiendront bientôt toutes au passé. Pour le futur : classe de vingt-quatre, récréation à deux-cents et bitume partout. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a plus de sous. Plus d’argent, plus de profs et des bâtiments en ruine, ce sont tous les moyens que les politiques donnent à l’éducation. Les enfants ne sont ni de gauche, ni de droite, pourtant les gouvernements qui se succèdent d’année en année enchainent les décisions désastreuses. Ça me donne envie de gueuler, de tout casser. Ce système ne peut plus durer, il faut le changer. Ça prendra du temps, des années… Et dans trois mois, l’école fermera…


D’ici là, on profitera. Chaque seconde, chaque minute, chaque sourire comptera double, triple ou quadruple dans la boite à souvenir. Le verrou métallique de la grille, les dessins affichés sur les murs, le bruit des graviers dans l’allée du jardin, les escaliers bas de plafond de la maison jaune, les enfants dans l’arbre… La liste est longue de beauté. Ils ne sont plus que trente-trois, mais si vous passez par là un jour avec votre vessie remplie et vote curiosité exacerbée, n’hésitez pas à demander pour visiter les toilettes et admirez les dizaines, les centaines de signatures sur le chambranle de la porte du W.C. des grands. Un nom, un enfant, une histoire, l’école de Dave en mémoire… Je ne l’aurai connue que trois ans, cette école. Une fraction de temps par rapport à d’autres. Mais je l’apprécie tellement que je n’arrive pas à me faire à l’idée qu’il va falloir changer car, à la prochaine rentrée… L’école sera fermée…




Commentaires


Contact

Une question, une remarque? N'hésitez pas à me contacter.

© 2024 par Maï Brass.

bottom of page