Histoire vraie
- Maï Brass
- 24 juil.
- 3 min de lecture
Bonjour. Ou bonsoir ? Je ne sais pas à quel moment tu liras ces lignes. Je ne suis même pas sûre que tu les liras un jour. D’ailleurs, à l’heure actuelle, tu ne sais pas lire. Tu as un an et demi, dix-neuf mois précisément, et tu t’appelles Lucie. C’est tout ce que je sais de toi. J’aimerais en savoir plus, mais je ne pense pas que ce soit possible. Toutes les informations te concernant sont jalousement gardées par des infirmières, des éducateurs et d’autres spécialistes. Alors, je ne sais rien, mais cette ignorance ne m’empêche pas de penser, de temps en temps, à toi. C’est plus fort que moi.
Qui suis-je ? Personne. Une figurante du décor de ta vie, une témoin discrète, quelqu’un qui n’a son nom sur aucun des documents officiels de ta naissance, mais qui était là. Je suis des yeux et des oreilles qui ont enregistré ce dont tu ne te souviendras jamais. Je suis une maman et tu étais un bébé qui pleure. Et qui pleure. Et qui pleure encore. Les infirmières du service te prennent à tour de rôle, dans leurs bras, sur leur épaule. Elles te baladent, tu t’endors. Elles doivent partir. Tu recommences à pleurer. Encore et encore. Je suis juste à côté, ma deuxième fille se repose sur une sorte de petite table chauffante pendant que du sucre lui coule dans le corps. Je t’entends. Je t’entends, je t’entends. Personne ne vient à ton chevet. Je me lève. Je m’approche. Je te regarde, je te parle, je te touche.
— Madame, il est interdit d’approcher les nouveaux nés. Ce n’est pas contre vous, mais vous transportez des microbes qui peuvent être dangereux.
— Oh, oui, pardon. Je comprends.
Je m’éloigne, je vais me rassoir. Elle te prend, elle te berce, elle est douce. Je te regarde du coin de l’œil. Ce n’est pas compliqué, nous sommes dans la même pièce, dans la pièce principale du service de néonatalité. Au milieu de tout petits lits et de grands fauteuils, nous sommes trois. Deux bébés et moi. Ta maman ne vient pas. Je me demande ce qui l’en empêche, j’imagine les pires scénarios jusqu’à ce que le corps médical m’oublie et soit indiscret. Ta maman ne vient pas parce qu’elle n’en a pas envie. Ton papa passera peut-être, à un moment… Ce n’est pas sûr, il a d’autres choses à faire… Et tu pleures. ça me brise le cœur. J’ai envie de te prendre avec moi, de te cacher sous mon pull. Tu es si petite, ça serait facile. J’ai envie de te donner de l’amour, de prendre soin de toi, de te rassurer, de t’expliquer que ce n’est pas toi que tes créateurs fuient, ce sont les responsabilités. Toi, ils ne te connaissent pas. Personne ne te connait. Ta vie a commencé il y a deux ou trois jours, ce n’est pas assez long pour montrer au monde qui tu es. Ce n’est pas toi qu’ils fuient, c’est leurs responsabilités. Et des parents lâches, il y en a des millions. Crois-moi, ça fait des enfants forts. Ça va aller, Lucie, ça va aller… Tu n’entends pas mes pensées et tu continues de pleurer. Ma fille et moi redescendons le lendemain, en fin de matinée. Je prends mon bébé, je la câline, j’embrasse sa magnifique tête et je l’emporte loin de cet étage, des tuyaux, des thermomètres et des piqures. Toi, tu restes. Les infirmières te portent tour à tour. Elles te bercent. Et tu t’endors.
Maintenant, c’est l’été. Ma deuxième fille, ma grosse crevette, s’est transformée en un énorme bébé. Elle rit, elle marche, elle chantonne, elle joue, elle crie, elle aime la vie et je l’aime. Elle court toute nue sur la plage, elle attend la prochaine vague comme l’évènement le plus important de la journée. Je la regarde découvrir le monde et soudain, je pense à toi. Je me demande si ta maman a changé d’avis, si tu grandis dans ta famille ou bien avec des personnes très gentilles et pleines d’amour, mais qui ne te ressemblent pas. Je me demande qui te racontera l’histoire de ton arrivée au monde.
Je me demande qui t’emmènera voir la mer.
