L'archiviste
- Maï Brass
- 22 oct.
- 4 min de lecture
C’était un des derniers endroits de la ville ou l’air était encore respirable. Les souris et les araignées se bousculaient pour y avoir une place. Toutes y rentraient pour se mettre à l’abri de la chaleur et des humains qui ne tarderaient pas à envahir les rues. Ici, personne ne venait jamais. Ces bestioles, dites nuisibles, en avaient fait leur sanctuaire, leur dortoir, leur salle polyvalente. L’espace était grand. Si quelqu’un y avait parlé, on aurait entendu de l’écho. C’était aussi humide aussi, mais pas trop. Et il y faisait tellement sombre que la porte était invisible de l’intérieur…
*
Soudain, un rayon de lumière apparu. La faune locale s’enfuit dans un bruissement de petites pattes galopantes. Le rayon s’agrandit et un rectangle lumineux se détacha de la noirceur. Dans le rectangle, une silhouette. C’était une femme, petite et menue. Il s’agissait de Capucette, l’archiviste. Un mètre cinquante pour quarante-trois kilos. La silhouette resta brièvement statique… Puis elle saisit un énorme sac à côté d’elle et le souleva avec difficulté. Elle fit quelques pas, les jambes tremblantes et, après avoir avancé d’environs deux mètres, elle balança son fardeau. Elle fit ensuite demi-tour sans attendre et parti en refermant précipitamment la porte. Curieuses, les bestioles s’approchèrent. Dans le noir, elles devinèrent un gros sac de sport en nylon, scellé par une fermeture éclair. Inaccessible et inintéressant. Elles s’en écartèrent et repartirent vaquer à leurs occupations. Il est 4h12 du matin, dans la cave de l’hôtel de ville.
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Au même moment, en périphérie de la même ville, Frapontin se réveilla avec une gueule de bois à rendre jaloux Pinocchio. Il était affalé derrière le volant de sa voiture et celle-ci stationnait en diagonale sur trois places de parking. Après avoir retrouvé ses esprits, il grommela « Oh non, pas encore… » puis, il tâta ses poches à la recherche d’indices de la veille. Rien. L’enquête aurait pu s’arrêter là, mais en jetant un coup d’œil sur la banquette arrière, il aperçut un portefeuille qui ne lui appartenait pas. Il s’en saisit et en sortit les documents d’identité. Capucette Delpertui. Elle était mignonne. Il sourit. Soudain, un téléphone sonna. Ce n’était pas le sien. Frapontin suivit la sonnerie et découvrit l’objet qui s’était caché sous le siège passager. « Perséphonie ». Un prénom inoffensif… Il décrocha. Une voix lui balança, sans hésitation, un flot d’insultes à faire pâlir Pascal le Grand Frère. Qu’est-ce que Capucette avait bien pu faire à Perséphonie pour mériter un tel traitement?
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Il était 4h16. Capucette, dans les couloirs de l’hôtel de ville leva les yeux vers la gauche et vit le ciel qui commençait doucement à s’éclairer. Elle murmura « et voilà, c’est du passé… » Elle s’arrêta un instant pour regarder au dehors. Tout était calme. Dans une maison voisine, une fenêtre s’éclaira et une ombre passa… Capucette sentit son corps se détendre, elle fut soulagée. Elle reprit sa route afin de sortir au plus vite du bâtiment. Si elle parvenait à rejoindre la rue sans être vue, sa mission serait un succès. Elle se faufila à travers les couloirs comme une souris à travers un labyrinthe de laboratoire : sûre d’elle, mais très stressée. Lorsqu’elle vit enfin l’entrée, son cœur s’arrêta de battre. Il y avait quelqu’un. Elle entendit des pas. Elle hésita, devait-elle se cacher ou se montrer et faire comme si de rien n’était ? Pas le temps de réfléchir, une main se posa sur son épaule.
— Bah Capucette ! Tu m’as fait peur, j’ai cru être accompagnée par des fantômes.
— Ah ! Répondit Capucette d’une voix hésitante. Tu m’as fait peur aussi… Qu’est-ce que tu fais là ?
— Avec Freudon, on vient travailler plus tôt, vu le cagnard… Comme ça, on peut partir faire la sieste à midi sans culpabiliser, haha ! Ah, tiens, le voilà… Et toi, qu’est-ce que tu fais là ?
Capucette vit, à travers les grandes baies vitrées de l’entrée, son collègue Freudon qui arrivait en tenant sa grosse panse d’une main et sa mallette de l’autre.
— Oh ben… Pareil, dit-elle en faisant mine de rejoindre son poste.
— Ah ! Une victime en plus de la canicule ! Lança Freudon avec sa voix d’ogre, bien avant d’être arrivé à leur hauteur.
— Oui, oui,… répondit Capucette en poussant sur ses cordes vocales.
Alors, en levant les yeux vers la droite, elle vit son reflet dans le haut d’une des portes vitrées et elle murmura : « la journée va être longue… »
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Dans la cour de l’hôtel de ville, les diurnes s’éveillaient. Le merle et la grive chantaient à plein poumon, les coccinelles se désaltéraient dans les gouttes de la rosé du matin et les mouches étiraient leurs ailes avant de partir agacer tous les badauds suants qu’elles croiseraient dans la journée.
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Le lendemain matin, Perséphonie tenta pour la millième fois d’appeler cette petite peste de Capucette.
— Laisse tomber…, lui dit une voix sortant dans la couette à côté d’elle.
Perséphonie ne répondit pas. Dire que tout était prêt, qu’il n’y avait plus qu’à… Terrassée, elle s’effondra et, en suivant le conseil de la couette à ses côtés, elle laissa tomber son téléphone. Ça lui apprendra à faire confiance à une gratte-papier…
