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Le grand final de Patoche

il y a 1 minute
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Rien n’agaçait plus Patoche qu’un intérimaire qui commençait à tirer la tronche avant le temps de midi. Elle ne pouvait s’empêcher d’associer ce comportement à de l’ingratitude et à du manque de respect. Certes, travailler chez Coll-Ruite n’était pas le job de rêve, mais beaucoup les enviaient. Des horaires réguliers, une équipe sympa, un métier dont l’utilité avait été reconnue aux yeux de tous durant la pandémie mondiale. Sécurité de l’emploi, assurance maladie, tickets-restaurants… Patoche considérait ces avancées sociales comme la cerise sur le gâteau de son CDI. Depuis vingt-deux ans, elle se donnait à fond. Au réassort, au frais, à la préparation des commandes, elle ne dérogeait jamais à la procédure et ses patrons l’en remerciaient. Sacrée Patoche… Alors, lorsque la gérante lui avait présenté un intérimaire qui souriait déjà à l’envers à dix heures du matin, elle en déduisit que l’entente serait difficile. Heureusement, l’animal ne l’accompagnerait que pendant une demi-journée.


Patoche connaissait l’organisation de chaque rayon aussi bien que l’ordre des chansons sur les albums de sa jeunesse. Elle passait d’ailleurs plus de temps au Coll-Ruite que chez elle, et toujours avec le sourire. Au moins, au magasin, elle voyait du monde. À son domicile, personne ne l’attendait. Le grand gamin s’était barré en claquant la porte et en abandonnant son félin de compagnie. Le vide de ses soirées ne lui procurait aucun plaisir. Par contre, elle adorait les matins. Elle se réveillait chaque jour avec enthousiasme, pressée de partir retrouver les collègues et les clients. Ses congés annuels n’avaient aucune saveur. Elle préférait passer son temps sous les néons blafards plutôt que dans l’ombre humide de sa terrasse en plein Nord. Bref, Patoche était l’employée modèle du grand capital. Toujours présente, toujours motivée, toujours ravie d’être là. Contrairement à cet ingrat qui ne ferait sûrement pas long feu.

— Donc, pour soulever la palette, tu… Hé, tu m’écoutes ?!

Non, il ne l’écoutait pas. Elle fut tentée de le sortir de sa rêverie en le secouant par le col, en lui rappelant l’incroyable chance qu’il avait d’avoir une place dans le monde du travail alors que des dizaines de personnes seraient prêtes à se battre pour la même expérience ! Mais s’énerver de cette manière ne serait pas professionnel.

— Bon, je disais : pour soulever la palette, tu pousses sur ce bouton et…

— J’sais…, répondit négligemment le jeune homme. J’connais…

Patoche le regarda avec un mélange d’incompréhension et de mépris. Dieu merci, dans deux heures, elle irait larguer son fardeau au responsable des caisses.


Heureusement, le temps passait vite, au Coll-Ruite. Rapidement, cette désagréable collaboration ne fut plus qu’un lointain souvenir. À vrai dire, le temps passait même un peu trop vite. En un clin d’œil, sa montre afficha 17h42. Dans dix-huit minutes, elle s’installerait dans les vestiaires pour troquer ses belles chaussures de sécurité contre ses vieilles baskets usées. Elle échangerait aussi sa blouse contre son pull, puis elle traverserait le parking comme madame Tout-le-monde. Quelle angoisse. En plus, elle n’aurait probablement pas le temps de terminer de vider son rack de produits sec. Sans hésiter, elle augmenta d’un cran sa vitesse de travail. Impossible n’est pas Patoche. Munie de son cutter, elle ouvrait et vidait les boites de boites de riz. Ses gestes étaient aussi précis et délicats que ceux d’une violoniste en plein solo. Si les clients lui avaient prêté attention, ils auraient probablement été émus.


Enfin, sa mission fut remplie. Fière de sa performance, elle contempla son chef-d’œuvre. Tout était parfait, se dit-elle, les poings sur les hanches. Curieuse d’avoir peut-être battu un de ses records personnels, Patoche regarda sa montre. Et se figea. 17h42. Ce devait être une erreur. Les piles de l’objet auraient-elles besoin d’être remplacées ? Non. La trotteuse se baladait avec entrain, droite et régulière. Comme sa propriétaire. Sans se poser plus de questions, elle poussa son rack vide vers la réserve. En passant, elle se dit que l’horloge de la salle de repos ne lui mentirait pas. Mais, pour la troisième fois de la journée, il était encore 17h42. Stupéfaite, Patoche resta bouche bée. Cela devenait indéniablement bizarre. Pourtant, le supermarché continuait sa vie sans bouleversement. Ses collègues, munis de scanners, vérifiaient des listes avant d’embarquer de la marchandise. Dans les rayons, la plèbe se promenait. Selon une route structurée pour certains, au hasard des envies pour d’autres.

— Alors, ça y est ? T’as appris à glander ? se moqua un camarade en la trouvant immobile face au cadran communautaire.

— Non, je… Aurais-tu l’heure, s’il te plait ? Je crois qu’il y a un problème de… piles.

— Bien sûr, il est… 17h42. Allez, encore dix-huit minutes et tu pourras foutre le camp d’ici !

— Oui… Merci, répondit Patoche d’une voix à peine audible.

Une sensation étrange s’empara de son corps. Une sorte de nausée, légère, mais prenante. Malgré tout cela, elle suivit la logique des événements et se retrouva à devoir aller mettre en rayon un rack plein de produits ménagers. Couloir sombre, porte en plastique. Elle effectua son trajet avec des haut-le-cœur. Comme dans un mauvais rêve, sa force la quittait peu à peu. Lentement, mais sûrement. Boissons, papeterie, hygiène. Une fois au bon endroit, elle sortit ses instruments, scanner et cutter. Le même geste que des milliers, des millions de fois auparavant. Cette fois-ci avait un goût amer. « Ce jour finira bien par se terminer, comme tous les autres… », pensa-t-elle pour se rassurer. Effort futile.


Patoche ne parvenait pas à faire passer l’amertume de la situation. Carton, lame, bip du scan, la partition n’avait plus aucun sens. Cet instant lui parut plus désagréable que le concert d’un musicien effroyable qui massacrerait, tour à tour, ses morceaux préférés. Autour d’elle, la foule. Les gens ne cessaient d’apparaitre. D’où venaient-ils ? Qui étaient-ils ? Jeunes, vieux, seuls, à deux, en famille, entre amis, un défilé ininterrompu de corps de toutes les formes et de toutes les tailles. Soudainement, elle se demanda avec combien de personnes elle avait partagé les murs de son magasin. L’impossibilité du calcul lui donna le tournis. Elle se ressaisit et s’empara d’une énième boite. La quantième ? Combien par jour, par semaine ? Combien de trucs différents dans toutes ces boites ? Combien de personnes prenaient ces trucs ? Combien de « bip » à la caisse par heure ? Par jour ? Prise d’une panique inexplicable, Patoche se mit à hyperventiler, puis elle perdit l’équilibre.

— Madame ? Madame ?! Asseyez-vous madame, on va chercher quelqu’un !

La voix avait un accent prononcé dont elle ne connaissait pas l’origine. Son cerveau fiévreux rebondit sur l’information et continua à l’affliger. De combien de pays d’origine différents provenaient tous ces trucs ? Combien de trajets pour acheminer tout cela jusqu’ici ? Combien de camions ? Vers combien de magasins ? Et pour combien de personnes ?!

— ça va aller, Patoche, appuie-toi sur moi !

Cette voix-là, c’était celle de Marc. Son collègue depuis presque toujours. Cette mélodie familière calma momentanément son malaise. Elle reprit brièvement ses esprits, juste le temps de se faire soulever et embarquer. Ses bras sans force s’accrochaient de leur mieux autour de deux paires d’épaules. Celle de Marc à gauche, et à droite… Ses yeux avaient du mal à rester ouverts. Le décor lui parvenait en noir et blanc et sa tête pendait mollement au bout de son coup. Le personnage à sa droite était une ombre. Une ombre avec des chaussures de sécurité, un jean bleu foncé et une vareuse Coll-Ruite. Cela pouvait être n’importe qui. Elle eut l’impression que ceux qu’elle se représentait comme sa deuxième famille avaient, en fait, plus de point commun avec une fourmilière. Le même uniforme, les mêmes missions, le même dévouement envers une cause plus grande qu’eux. Des milliers de corps à travers le pays, faisant les mêmes gestes, encore et encore. Une armée de petits soldats au service d’une reine-mère matérialiste et conceptuelle. Combien de salariés ? Dans combien de zones commerciales ? Ce retour de pensées l’aspira comme le tourbillon d’un siphon. Il s’accompagna aussi d’une fièvre brutale. Son crâne se fit foudroyer et en une respiration, elle s’effondra. Inconsciente.


Son esprit se plongea sans détour au plus profond de sa noirceur en suivant un cheminement des plus complexes. Perdue dans des calculs aux résultats improbables, voire inatteignables, Patoche se demandait encore combien d’heures, de minutes, de secondes de sa vie elle avait consacré à cette étrange danse de la consommation. Elle se vit à la caisse, en rayon, en réception de camions et cette routine, qui l’avait rassurée pendant tant d’années, lui parut soudainement vide de sens. Une suite de jours, tous semblables, sans chronologie possible. Elle se vit aussi chez elle, seule le soir avec, pour seule compagnie, la télévision et un chat qui la déteste. Ces moments ne formèrent plus qu’une grande boucle interminable, un cercle ankylosant qui s’attaquait aux articulations de sa vie. Son passé et son futur lui parurent se superposer ; rien ne l’attendait de plus que ce qu’elle avait déjà vécu.


Soudain, elle se revit enfant, jeune. Insouciante, heureuse. Quand était-ce, la dernière fois qu’elle avait ressenti cette paix ? Un souvenir s’imposa à elle. La forêt. Le beau temps. Ce jour-là, elle s’était allongée sur un tapis de mousse au pied d’un arbre. Une buse, lointaine, se déplaçait silencieusement entre les ramures. Le vent ne faisait presque aucun bruit. Les oiseaux ne se faisaient pas plus entendre. Après réflexion, l’apaisement du lieu lui parut étrange. Où était cet endroit ? Quand était-ce ? Sans crier gare, un arbre grinça. Puis un second. Et un troisième. Elle se releva brusquement. Autour d’elle, les troncs se tordaient de douleur et gémissaient comme des bœufs en plein incendie. Prise d’effroi, elle voulut partir, mais le sentier était introuvable et la forêt, devenue dense et sombre, sembla vouloir s’emparer d’elle. Les plaintes des arbres formèrent une harmonie à la tonalité si basse que la terre entière se mit à trembler. Lorsque Patoche sentit le sol s’ouvrir sous ses pieds, une voix jaillit des entrailles de la terre lui et hurla : « ET TOUT CA POUR QUOI ?! »


Son cœur s’arrêta de battre. Ou du moins, c’est la sensation qu’elle eut juste avant d’ouvrir les yeux. Elle sentit les veines autour de son crâne se gorger de sang à chaque pulsation. Sa bouche était pâteuse, desséchée. Du temps était passé. Minutes, heures ? Impossible à dire, ce hangar sans fenêtre était intemporel. Elle était seule, allongée sur un fauteuil et recouverte d’un vieux plaid. À peine s’était-elle rendu compte de sa situation qu’elle entendit du boucan dans le couloir. Des voix fortes, des pas. Le bruit s’approcha rapidement. Sans délicatesse, des urgentistes firent irruption dans la salle, précédés par la gérante et suivis par un attroupement de collègues inquiets. Talkie-walkie à la main, une ambulancière jeta un œil à son poignet et déclara :

— Heure de la prise en charge : 17h42.



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