L'autre garçon
Malgré la multitude de croyances et de cultures qu’elle contient, l’humanité s’est plus ou moins accordée sur l’idée que les personnes défuntes survivent dans l’esprit de ceux qui pensent à eux. Tant que quelqu’un, ou quelqu’une, se remémore leur image, ils existent. C’est l’oubli qui efface, qui supprime. La disparition totale, la vraie mort, survient lorsque le dernier souvenir s’évanouit.
Il regardait le faire-part de l’enterrement de ses parents avec cette idée en tête. « N’importe quoi… », soupira-t-il. Il avait beau penser à eux, cela ne rendait pas leur présence plus palpable. Allongé négligemment sur son lit, il s’usait les yeux sur cette photo. Ses parents. Ses créateurs. Disparus. Ils n’avaient pas été des saints. Son enfance aurait pu être bien plus lumineuse, mais ils avaient fait de leur mieux. Il était orphelin depuis trois ans. Trente-neuf lunes. Et ce double décès avait clôturé sept ans de voyage à travers le monde. Sept années durant lesquelles les quelques amis de sa ville natale étaient partis ou avaient construit des familles, un métier, une vie. Lui, à son retour, n’avait rien. Pas d’emploi, de collègue ou de petite amie. Alors, il avait décidé de repartir, mais moins loin. Simplement dans une autre ville, pour tout recommencer. Malheureusement, rien ne prenait forme. Son existence restait désespérément vide. Vide de projet, vide de sens, vide de gens. Remplie de vide. Il passait ses journées entre quatre murs, la tête vissée sur un écran. Son monde ne s’étendait pas plus loin que le supermarché. Son dernier lien avec un autre se déroulait dans le cadre d’un jeu en ligne. Une voix dans un casque. Encore une âme sans corps.
Personne. Et aurait-il voulu de quelqu’un ? La vie lui paraissait si fade. Les gens l’agaçaient. Il ne voyait plus aucune raison de coopérer avec certains d’entre eux. Des amis ? Pourquoi faire ? Il se croyait plus malin, plus cultivé, plus attrayant que les autres. Il se suffisait à lui-même, il n’avait pas besoin des gens. C’était, du moins, ce dont il essayait de se convaincre afin d’assumer son isolement. Il rejetait le monde et non l’inverse. 19h45. Il s’étira, déposa soigneusement le faire-part sur sa table de nuit et se leva. La superette du coin allait bientôt fermer et il n’avait pas encore fait le plein de boisson énergisante. Il renifla un t-shirt et une chaussette avant de les enfiler puis il sortit.
— Bonsoir, il commence à faire bon, hein ! dit-il au caissier avec un ton trop détendu.
Son interlocuteur le regarda avec un peu de pitié. « Encore un gars seul qui pense que je suis son pote… »
— Oui, les beaux jours arrivent, répondit-il en évitant tout contact visuel.
Cette tactique était celle que ce vendeur utilisait le plus fréquemment pour affirmer la limite de son rôle de commerçant. Il n’avait pas pour ambition de devenir le soutien moral de tous les cassos du quartier. Le jeune homme que nous suivons fit encore une tentative de blague puis partit. Une fois de retour chez lui, il s’installa dans son fauteuil et posa ses mains sur le clavier.
Ses journées ne contenaient pas plus de bouleversement que cela. Il se levait parfois tôt, parfois tard, mangeait quand il avait faim et dormait lorsque la fatigue l’emportait. Il ne vivait pas, il attendait. Il regardait passer le temps comme une vache regarde les trains. Il s’imaginait qu’une porte s’ouvrirait et qu’un tapis rouge se déroulerait de l’autre côté. Le monde reconnaitrait alors son génie. Un monde qui ne se préoccupait pourtant jamais de lui, un monde qu’il trouvait injuste et trop compliqué. En y songeant, il était même fier de ne pas participer à cette grande mascarade. Cloitré dans sa petite chambre, il se sentait différent et lointain de cette espèce autodestructrice qu’est l’Homme. Cette société dirigée par l’argent et le mensonge ne lui donnait aucune envie.
Paradoxalement à cette haine grandissante pour ses contemporains, il commençait aussi à ressentir le vrai poids de la solitude. Si son dernier « ami », la voix du casque, ne l’appelait pas, il lui arrivait de ne pas avoir de conversation pendant plusieurs jours, voire semaines. Et il n’était pas bête, il savait que son collègue virtuel avait bien d’autres priorités que de faire survivre un lien social avec un gars qui n’a rien à raconter. Par exemple, la période des fêtes était devenue synonyme de longs silences radio. Comme si, chaque année, son interlocuteur promettait à son entourage de passer moins de temps derrière l’ordinateur. Comme si, lui, n’était qu’une option de passe-temps, une distraction parmi tant d’autres. Ces silences radio duraient de plus en plus longtemps. Bientôt, son camarade rentrerait définitivement dans le monde des adultes et revendrait son installation de gaming pour acheter des couches. Durant chacune de ces coupures, le jeune homme abandonné rentrait dans une introspection forcée qui lui faisait mal à la tête. La solitude le prenait aux tripes et le clouait au lit. Il aurait pu crever, personne n’aurait frémi. Personne ne l’aurait retrouvé. Personne. Bien que ces expériences désagréables d’isolement extrême se répétaient, il restait en grande partie dans le déni de sa situation. Il reconnaissait son besoin de rentrer en contact avec des gens, mais il ne produisait aucun effort pour que cela arrive. Il y pensait, simplement. Un peu, parfois…
L’été avait commencé. La voix du casque se connectait clairement de moins en moins fréquemment. Il profitait sans doute de sa vie, de ses amis, de son jardin… Un nouveau silence radio se mit en place, sans surprise. Au moins, il faisait beau cette fois. Le temps était même chaud. Très chaud. Trop chaud. L’air de son studio devint irrespirable. Il sortit. Pendant les premiers mètres de sa balade, tout l’agressait. Le bruit, la lumière, les odeurs. Néanmoins, il poursuivit sa démarche et chercha une zone d’ombre publique. Des chiens, des enfants, des vélos. Marcher dans la foule le fatiguait terriblement. Il se tortillait comme une anguille pour éviter les coups d’épaule et les laisses de bichons. Au plus ses pas le menaient vers le centre de la ville, au plus l’exercice devenait sportif. Il sautillait d’un pied à l’autre pour se dérober aux bousculades. Ennuyé, il s’écarta de la rue principale et s’assis sur le pas d’une porte. « Putain, mais je suis invisible ou quoi ?! » grogna-t-il en s’allumant une cigarette. Sourcils froncés et mâchoires serrées, il regardait les passants de cet axe secondaire. Eux ne le regardait pas. Jamais. Pas un coup d’œil, pas un demi-sourire, aucune communication. La porte derrière lui s’ouvrit et une dame sortit en lui donnant un coup de mollet dans le dos.
— Mais faites attention, putain ! cria-t-il.
Elle ne se retourna pas. La porte, à la fermeture automatique, se claqua sur lui.
— Merde ! cria-t-il à nouveau.
Rien. Personne ne lui répondit. Fulminant, il se leva pour terminer sa clope. « Qu’ils aillent tous se faire foutre », pensa-t-il en tirant nerveusement. Après avoir écrasé son mégot avec toute la colère dont il était capable, il reprit la route en s’écartant de ses semblables. Soudain, en traversant une galerie commerçante en faillite, il blêmit. Il n’avait pas de reflet. Il baissa ses yeux sur son corps, il se voyait. Ses bras, son ventre, ses jambes, mais dans les vitrines sombres qui l’entouraient, il n’y avait rien. Personne. Alors, où était-il ? était-il mort de chaud dans sa fournaise de studio ? Il rentra chez lui en courant dans le but de se pencher sur son cadavre. Mais non. Il n’y avait aucun corps dans son lit, ni par terre. Il se pinça, ça lui fit mal, sans plus. Le reste du décor ne bougea pas d’un iota. Il se précipita devant son miroir, en vain. Il ne put y contempler rien d’autre que le mur derrière lui. Tremblant, il voulut se remplir un verre d’eau et l’avaler d’une traite. Impossible. Sa main passait à travers le contenant et ses doigts traversaient le robinet. S’il n’était pas mort chez lui, où était son corps ? Et s’il n’y avait pas de corps, était-il tout de même un fantôme ? Son cœur battait à tout rompre. Son cœur… Il n’était donc pas mort, il était bien là, en un morceau, de chair et de sang. Il disparaissait, tout simplement. Comme un neurone non utilisé depuis trop longtemps, il se détériorait, se désagrégeait en vue de s’évanouir dans le néant. Son souvenir s’effaçait de la surface de la terre. Cela faisait de toute façon déjà longtemps que plus personne ne pensait à lui…





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