Le Puzzle - 2. Le tableau
- Maï Brass
- 7 sept.
- 5 min de lecture
L’histoire s’est déroulée en 1992. A cette époque, Hadidja avait environs dix-huit ans. Cela faisait déjà six ans qu’elle ne pouvait compter que sur son courage et sur la charité pour survivre. Sa mère avait été une « prostituée », selon les autres. Elle était morte du sida en laissant Hadidja, son ainée, responsable de ses autres bébés. La jeune fille qu’elle était aurait bien voulu pouvoir se réfugier chez son père, mais elle n’en avait pas. De l’autre côté, sa famille maternelle les rejetait, elle et ses cadets, sans négociation possible. Il n’y avait pas d’adulte dans sa vie. Tant pis pour l’enfance.
Ailleurs, mais pas loin, il y avait Philbert, un garçon d’à peine vingt ans. A l’inverse d’Hadidja, Philbert était entouré d’une famille unie et aimante, deux parents et quatre petits frères. Lui aussi était l’ainé. Il montrait l’exemple en poursuivant des études au Congo. Il étudiait la science, d’ailleurs, dans quelques mois, il serait diplômé.
Ils se sont rencontrés quand Hadidja s’est faite embauchée comme femme de ménage dans la famille de Philbert. Ils étaient tous les deux jeunes et beaux. Des regards s’échangèrent ainsi que quelques paroles. Ce n’était pas de l’amour, c’était de l’attirance à l’état pure, du jeu, une danse de séduction animale exécutée dans le seul but de tester le camp adverse. Philbert fut convaincu. Hadidja n’en demandait pas plus, mais l’homme avait plus de force. Elle se laissa faire. Ça lui apprendra à vouloir danser…
Quelques semaines plus tard, alors qu’elle attendait les crampes, vinrent les nausées. Elle en parla à Philbert, mais il avait, apparemment, d’autres chats à fouetter. D’ailleurs, il devait se préparer à repartir dans le pays voisin et ça lui aurait bien dit de revisiter l’entre-jambe d’Hadidja avant de faire ses valises. Elle prit peur et s’enfuit.
Les semaines passèrent. Le bébé était bien là et il grandissait, accroché aux entrailles de l’orpheline. Hadidja détestait cette grossesse. Elle avait peur de devenir comme sa mère, une femme tyrannique vivant dans la misère, entourée d’enfants avec des pères différents. Elle pleurait, elle déprimait, elle essaya même de mettre fin à ses jours par noyade. Elle en voulait à son destin, à la vie, à la terre entière, mais surtout, elle en voulait à ce garçon qui la laissait seule au monde avec cette progéniture qu’elle n’avait pas demandée. Voir son ventre s’arrondir ou sentir son bébé bouger ne lui procurait aucun plaisir… Mais sans doute pensait-elle aussi à sa génitrice qui avait vécu la même chose, mais en différent. Alors, peut-être se disait-elle que ce tout petit humain n’y était pour rien et qu’il méritait tout de même un peu d’amour…
De combines en débrouillardises, Hadidja se retrouva à vivre sous le toit de Mama Safari. Cette femme d’un âge avancé s’occupa de cette pauvre fille-mère, même si elle avait déjà deux enfants de sa chaire et des dizaines d’autres à l’orphelinat. Mama Safari aidait les gens en attendant de se voir ouvrir les portes du paradis. A l’orphelinat, il y avait aussi une infirmière belge qui travaillait d’arrache-pied. Elle s’appelait F., elle profitait des opportunités de voyage que la vie lui offrait. F. avait été touchée par le délabrement des infrastructures et par la détresse des enfants de l’orphelinat. Avoir un toit au-dessus de la tête de les protégeaient pas de toutes les maladies plus ou moins graves qui se cachaient jusque dans l’eau. Dès son premier jour, elle s’était sentie concernée, elle aussi voulait aider.
Le trente novembre, les contractions commencèrent. Hadidja se traina seule jusqu’à l’hôpital. L’enfant fut né rapidement, vers dix-huit heures. C’était une fille. Hadidja avait à peine de quoi la couvrir pour reprendre la route. Elle rentra chez Mama Safari et se laissa sombrer dans une profonde tristesse, accompagnée de ce bébé qui ne faisait que dormir et pleurer. Son nouveau corps de maman était abimé, elle ne savait que faire pour apaiser ses douleurs. Personne ne lui montrait et elle ne demandait pas d’aide… Ou bien, elle ne demandait pas d’aide, alors personne ne lui montrait. Parfois, elle perdait patience avec cette crevette qui braillait au milieu de la nuit. Elle ne savait pas comment faire et, à vrai dire, elle ne voulait pas vraiment savoir.
Un jour, elle recroisa Philbert. Elle lui montra sa fille, il ne réagit pas. Il ne s’inquiéta pas non plus de comment elles vivaient. Il poursuivit sa route comme si rien de ce bébé ne le concernait. Hadidja le détesta encore plus… Jour après jour, le bébé survivait, alors elle le nomma : Niyraneza, ce qui veut dire « bienveillante ». Un nom tendre, comme une preuve d’amour discrète envers cette minus qui lui gâchait la vie.
Rapidement, Mama Safari vint trouver F. Il était clair que la jeune fille qu’elle hébergeait ne s’en sortait pas avec son bébé et elle voulait éviter à ce nourrisson de grandir dans des conditions si rudes. Elle avait pensé à lui proposer l’orphelinat, mais Niyraneza n’était pas orpheline et, en plus, un si petit être aurait peu de chance de survivre dans un endroit aussi délabré. N’y aurait-il pas, en Belgique, quelqu’un qui voudrait un bébé ? F. fut déstabilisée par cette demande, mais après réflexions, elle se dit que Mama Safari avait sans doute raison. Alors, elle se souvint de ce couple dont une de ses sœurs lui avait parlé. Un deuxième enfant, c’était tout ce qu’ils souhaitaient. F. prit son téléphone, Mama Safari alla trouver Hadidja et tout le monde se mit d’accord. S’en suivit une course folle à travers les administrations des deux pays : il était prévu qu’une autre des sœurs de cette infirmière viennent passer Noël au Rwanda. Elle devrait repartir avec l’enfant, c’était le plus simple. Il fallut donc officialiser l’existence de ce bébé, faire un acte d’abandon, un passeport, un visa éternel, un permis d’adoption… Le tout en quelques semaines. Hadidja n’était pas sûre, mais elle suivait. Elle se rendait bien compte qu’elle ne parvenait pas à devenir une maman, alors, si quelqu’un d’autre voulait essayer un peu… Elle pensait qu’on lui rendrait Niyraneza plus tard, que c’était juste une pause en attendant que les choses aillent mieux, que les liens allaient perdurer et que, au moins, là-bas, cet enfant aurait un père pendant quelques années. En Europe, c’était tout l’inverse. Les parents ne voulaient pas s’attacher à un enfant qui repartirait. Ce genre de déchirure venait de leur arriver, ça avait fait trop de mal. S’ils réouvraient leur cœur et leur foyer, c’était pour un aller sans retour. Alors, tout en poursuivant des objectifs différents, les trois parents et l’infirmière firent ce qu’ils purent pour que Niyraneza puisse changer au plus vite de continent.
Les papiers furent en ordre. L’avion allait décoller dans quelques heures. Le bébé passa sa dernière nuit au Rwanda chez F., sa première nuit chez les blancs. Au matin, Hadidja frappa à la porte. Elle avait mal à la poitrine, elle voulait que l’enfant tète pour la soulager. F. refusa, elle eut peur qu’Hadidja ne change d’avis au dernier moment. Cette scène restera gravée dans la mémoire de l’infirmière comme un moment clef, un carrefour de la vie. Si elle avait dit oui, est-ce que ça aurait tout changé ? On ne le saura jamais.
Le huit janvier, Niyraneza atterrit à l’aéroport de Bruxelles. Elle était tellement petite que sa tendre accompagnatrice avait pu la déposer dans le compartiment du chariot à bagages réservé au sac-à-main. Là, une nouvelle famille lui tendit les bras et l’accueillit avec des larmes de joie.
Cinq semaines après avoir quitté sa matrice, Niyraneza devint Maïlis.
