Cafard-Naüm
- Maï Brass

- il y a 3 jours
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Ce n’était pas très grand, mais c’était chez elle. Une sorte de petit duplex, ou de vaste studio. Question de point de vue. Ce logement résultait de la fusion entre l’étage et le grenier d’une maison à quatre façades. Les seuls murs à l’intérieurs de cet espace clôturaient la salle de bain. Un bout de paroi s’efforçait à donner l’illusion que la chambre avait son existence propre, mais l’absence de porte prouvait le contraire. « Parfait pour jeune couple ou personne seule » disait l’annonce. Elle était seule, mais espérait être un jour être en couple. Après avoir essayé la vie de locataire pendant trop longtemps à son goût, Falbaline avait radicalement décidé de payer ses briques. Depuis trois jours, elle vivait donc chez elle. Chez elle et chez personne d’autre. Enfin, presque. Le rez-de-chaussée appartenait à un homme un peu particulier, mais pas méchant, d’après le notaire. Elle ne l’avait pas encore rencontré. Leurs deux entrées ne se situaient pas du même côté de la bâtisse. Il ne faisait pas de bruit. C’était le principal… La seule partie commune de l’habitation était un parking en gravier de trois places, situé devant le bâtiment, mais ni elle, ni l’homme ne possédait de voiture.
Falbaline avait 37ans, bientôt 38. Lorsqu’elle décrivait son parcours professionnel, on lui répondait régulièrement des banalités telles que : « La vie n’est pas une course » ou encore « Le chemin est aussi important que la destination »… Et elle n’aimait pas ça. Si elle exposait sa vie amoureuse, elle se faisait réconforter avec des phrases toutes faites du style : « Il n’y a pas d’âge pour croiser l’amour » ou bien « L’homme de ta vie est peut-être juste au coin de la rue ». ça ne lui plaisait pas non plus. Ce dont Falbaline ne parlait jamais, c’était sa mère. Une femme instable qui l’avait élevée de manière chaotique. En grandissant, Falbaline avait été adorée plus de raison, puis repoussée avec une haine violente et ce plusieurs fois dans la même journée. Le matin, elle était une princesse, le soir, un paillasson. Sa mère n’avait qu’elle et Falbaline n’avait que sa mère. Jusqu’au jour où, devenue enfin majeure, elle partit sans se retourner. Alors oui, sa vie professionnelle avait mis longtemps avant de l’épanouir et ses romances n’avait aucun sens, mais si elle avait pu aborder le climat émotionnel insécurisant dans lequel elle avait passé sa jeunesse lors de ces conversations brise-glace, avec quel proverbe lui aurait-on répondu ? Elle se le demandait.
Année après année, elle s’était fatiguée dans un effort social qui ne l’avait menée nulle part. Elle mit finalement toute son énergie dans quelques amitiés fiables et constata un jour, avec bonheur, que ses quelques copines la comblaient merveilleusement. Chez une, les enfants l’appelaient Tata. Chez l’autre, elle pouvait débarquer à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Elle savait laquelle répondrait toujours présente pour monter un meuble et laquelle serait partante pour une randonnée de 5h à l’autre bout du pays. Bref, Falbaline ne connaissait pas des dizaines de personnes, mais elle ne ressentait pas le besoin d’en rencontrer plus. Par contre, il y a peu, elle s’était réveillée en ayant le présentiment que s’il arrivait un jour qu’un enfant l’appelle « maman », il ne serait pas sorti de son ventre. Alors, pour contrebalancer cette révélation et avoir l’impression de progresser dans la vie, elle s’était précipitée sur cette vente. À défaut d’être mère, elle serait propriétaire. Impulsive comme une araignée sauteuse, Falbaline avait signé des deux mains pour le premier logement qui correspondait à son budget. Les événements s’enchainèrent à une vitesse folle et un mois après avoir pris sa décision, elle se retrouva avec les clefs de sa maison.
Après avoir placé la moitié de ses congés annuels, elle s’était empressée de déménager, ranger, arranger et décorer. Elle avait peint les murs de toutes les couleurs, acheté de nouveaux meubles, cloué des cadres sans aucun scrupule et fixé plusieurs guirlandes à lampions. Aujourd’hui, elle voulait des plantes. Beaucoup de plantes. Des grandes, des petites, des grasses et des feuillues. Pour cette mission, elle avait contacté sa copine « couteau-suisse ». Elle viendrait avec une camionnette, histoire de ne pas multiplier les trajets. Impatiente de partir, Falbaline regardait par la fenêtre toutes les deux minutes. Soudain, elle vit quelqu’un. Son voisin. Il marchait d’un pas lourd sur la petite allée en gravier qui connectait le parking et sa porte d’entrée. C’était un homme plus ou moins âgé, grand et massif, comme un vieux chêne. Il avait la coupe de cheveux de ceux qui passent trop de temps dans leur fauteuil. C’est-à-dire que les quelques poils blancs de l’arrière de son crâne laissaient une place flagrante à un appuie-tête. Il portait une chemise à carreaux bleue qui, même de loin, paraissait sale et son pantalon avait l’air de lui servir d’essuie-main depuis de nombreuses années. Bien que la fenêtre soit fermée, Falbaline l’entendit renâcler et expectorer ses glaires. Elle fut rebutée. Elle avait beau se dire qu’être dégueulasse n’empêchait pas d’être gentil, le sentiment de répulsion resta prédominant. Quelques minutes plus tard, sa copine arriva et s’en aperçut :
— Hé bien, que se passe-t-il ici ? La vie de propriétaire est déjà trop pesante ?
— Non, non,… C’est rien, c’est mon voisin…, marmonna Falbaline avec un air maussade.
— Ah, tu l’as enfin rencontré ! Alors, c’est le beau brun ténébreux dont on rêvait ? s’exclama la copine avec enthousiasme.
— Oh non… Je l’ai juste aperçu, il est… Particulier. On m’avait prévenue…
Durant le trajet, Falbaline s’exprima en long et en large sur le fait d’habiter au-dessus d’un gros crado. Cela ne s’imposait pas encore à elle comme un regret, mais plutôt comme énormément d’appréhension et beaucoup de dégout. Elle aurait, évidemment, préféré se découvrir voisine d’un homme propre sur lui et agréable à regarder. Heureusement, sa copine trouvait souvent les bons mots. Alors qu’elle finissait de se garder, juste avant d’ouvrir sa porte, elle répondit :
— Mais, qu’est-ce qui te dit que ce vieux crado n’a pas été un beau gosse un jour ?
Falbaline sourit. L’implicite était clair : personne ne vieillit dans de telles conditions par choix. Elle jugeait trop vite. Peut-être que son nouveau voisin avait un cœur grand comme l’Everest… Elle relativisa et la mission « plantes » se poursuivit dans la bonne humeur.
De retour devant la maison, lorsqu’il ne resta que deux ou trois végétaux dans le coffre du véhicule, le voisin revint. Elles entendirent d’abord sa toux, rauque et douloureuse. Puis, une odeur presque solide vint leur écraser les narines. Finalement, un bruit de pas fit crisser les graviers. En suivant tous ces indices sensoriels, Falbaline et sa copine sortirent leur tête de la camionnette. L’homme, dont la carrure était encore plus impressionnante vue de près, longeait le véhicule.
— Bonjour, dirent les filles.
— ‘Jour, marmonna le voisin, sans détourner son regard ou sa trajectoire.
Il transportait un sac poubelle à moitié rempli. Elles le regardèrent passer en se demandant si l’odeur provenait de lui ou de ce qu’il trimbalait. Falbaline devint blême. Cet homme pouvait être le plus gentil du monde, elle n’avait absolument aucune envie de le connaitre. Hélas, elle venait d’investir toutes ses économies pour habiter au-dessus de chez lui… Elle avait beau essayé d’en rire avec sa camarade, le malaise ne la quittait pas. Au contraire… Il s’emparait de son esprit. Son sixième sens l’avertissait subtilement du cauchemar éveillé qu’elle s’apprêtait à vivre.
Dès qu’elle fut à nouveau seule dans son magnifique petit duplex, Falbaline abandonna ses projets d’aménagement pour se lancer dans des recherches effrénées sur internet. S’informer était, pour elle, un moyen de garder le contrôle. Assise en tailleur dans le seul coin où son ordinateur trouvait une connexion, elle naviguait de page en page en fixant l’écran comme si sa vie en dépendait. Elle posa toutes ses questions à la machine et reçu des tas de réponses. Rapidement, elle découvrit un article : le témoignage d’un enfant devenu grand et dont l’unique parent était atteint du syndrome de Diogène. « Diogène : philosophe grec, représentant de l’école cynique. » Non. « Syndrome de Diogène : trouble caractérisé par une négligence extrême de soi et du domicile, de l’isolement social et de la syllogomanie. » Syllogomanie ? « Accumulation excessive d’objets, même inutiles, incapacité de se séparer des biens, besoin excessif d’acquérir et de conserver. » Ah…
Elle fut ensuite aspirée par de nombreuses vidéos prises par des nettoyeurs de l’extrême ainsi que des interviews à visages floutés dans lesquelles des personnes atteintes de ce syndrome partageaient leur détresse. Calmée, elle referma la machine et réfléchit. Jamais auparavant elle n’avait entendu parler d’un tel syndrome. Elle repensa aux quelques fois où des gens avec une hygiène beaucoup trop en-dessous de sa norme avait croisé son chemin. Elle se souvint de son dédain et de ses réactions moqueuses. Elle s’en voulut. Néanmoins, se dit-elle, si c’est une maladie, c’est qu’il y a un traitement. Falbaline vivait dans l’action. Il lui paraissait impensable de laisser cette pauvre âme s’enterrer sous des montagnes de détritus. Ce qui s’annonçait comme un calvaire serait, en fait, une belle histoire d’amitié que tous les journalistes locaux s’arracheraient, elle en fut persuadée. Et, effectivement, quelques mois plus tard, la presse donnerait chère pour avoir une photo d’elle, mais pour des faits diamétralement opposés…
Dans deux jours, elle reprendrait le travail. Un emploi qui lui demandait de partir tôt et de revenir tard. Sans hésitation, elle décida d’aller créer le contact avant que leur relation de voisinage ne se limite à des salutations distantes. Elle sortit de son côté de la maison, la contourna et alla frapper à l’autre entrée. L’homme ne répondit pas. Elle insista. La porte s’ouvrit finalement, mais peu. Une fente de quelques centimètres laissa apparaitre un œil qui la fixa sans rien dire.
— Euh, bonjour monsieur…, commença-t-elle à bredouiller lorsqu’elle comprit qu’il n’ouvrirait pas plus.
— Hyacinthe. Je m’appelle Hyacinthe. Comme dans la chanson.
Falbaline ne sut quoi répondre. Elle ne connaissait pas la chanson. Elle reprit :
— Bonjour Hyacinthe euh… Je m’appelle Falbaline, je suis votre nouvelle voisine et euh…
Elle s’arrêta en réalisant qu’elle aurait dû réfléchir avant de se lancer dans cette entreprise. Comment dit-on poliment : « je pense que vous êtes atteint d’un syndrome qui vous rend ignoble, mais je veux bien vous aider afin de tout nettoyer le plus vite possible » ?
— …Et je suis là…, dit-elle finalement, sans aucune conviction.
Hyacinthe la dévisagea de haut en bas. Il semblait se demander ce que cette petite souris pourrait bien apporter à sa vie d’éléphant.
— D’accord. Je suis là aussi, dit-il finalement.
Après avoir fait le constat mutuel de leur existence, ils ne surent plus quoi dire. Falbaline s’échappa en utilisant une excuse pitoyable et Hyacinthe referma sa porte. Elle contourna à nouveau le bâtiment et remonta chez elle en trainant les pieds.
Ni le remplissage de sa bibliothèque, ni le montage de sa garde-robe ne lui changèrent les idées. Plus tard, dans la soirée, elle retourna s’accrocher à la connexion internet et tenta de tirer les fils de ce mystérieux syndrome. Syllogomanie, démence, traumatisme, négligence… Les mots tournaient en rond, revenant encore et encore dans des phrases labyrinthiques, sans aucune issue à son problème. Une lueur d’espoir éclaira tout de même son esprit lorsqu’elle découvrit que certaines communes prenaient ce comportement très au sérieux à cause des problèmes d’insalubrité qu’il engendre. Mais pas la sienne. Elle s’en offusqua brièvement. Au même moment, elle constata que la nuit tombait, qu’elle n’avait presque rien mangé de la journée et que son frigo ne contenait pas grand-chose. Sans tarder, elle partit chasser la pizza dans les rues de son nouveau quartier. L’air était humide et frais, comme depuis le début de l’automne. Depuis quelques jours, elle sortait à nouveau avec ses bottines. La belle saison était définitivement terminée. Bientôt, il ferait plus souvent nuit que jour et il sera impossible de sortir sans rentrer avec les doigts gelés. Comme chaque année, le peu de luminosité aurait un impact sur le moral de Falbaline. Et comme chaque année, le soleil reviendrait avant la date de son premier rendez-vous avec un psychologue. La vie lui offrait de moins en moins de surprise… Du moins, c’était ce qu’elle croyait.
À son retour, il faisait noir. Elle se débarrassa de sa veste et de ses chaussures dans l’obscurité puis alluma la lumière juste avant de déposer sa pitance sur le plan de travail de la cuisine. Ce fut alors qu’elle découvrit, avec horreur, quatre petites bêtes noires. De minuscules insectes avec une tache blanchâtre sur le dos. Ils furent aussi stupéfaits qu’elle, si pas plus, et fuirent dans tous les sens en cherchant à se cacher dans un coin d’ombre. Instinctivement, Falbaline fut dégoutée, une fois de plus. Elle aimait le calme de la nature, elle contemplait le plus souvent possible la beauté de la création et son respect pour le vivant était sans limite, mais la vision de ces horribles rampants lui donna des frissons. De plus, vu qu’elle en avait aperçu quatre en une fois, elle subissait clairement une invasion. Elle se prépara au combat, bien qu’elle aurait préféré manger. Elle piégea deux de ses ennemis sous un verre afin de les étudier. Ils ne faisaient que trois ou quatre millimètres de long et possédaient des antennes presque plus grandes qu’eux. Les deux extrémités de leur corps étaient noires, mais une partie de leur abdomen était d’un blanc translucide. Ils couraient dans tous les sens, étonnement rapide pour leur petite taille. Ils étaient dégoutants. Mais par quel maléfice se retrouvaient-ils dans sa cuisine ? Falbaline suspecta les plantes, les dernières arrivées. Toute cette terre avait pu être le moyen de locomotion d’une bande d’indésirables. Affolée, la célibataire inspecta chaque pot. Elle plongea ses doigts dans le terreau en craignant de faire exploser le nid de ces immondes bestioles. Rien. Soudain, son estomac lui rappela qu’il avait besoin d’être rempli. Elle commença à manger debout dans la cuisine, en inspectant le moindre recoin. S’ils ne venaient pas des plantes, alors, où se cachaient-ils ? Mais surtout, qui étaient-ils ? Ses recherches sur le terrain ne la conduisirent nulle part. Sans hésiter et en s’emparant d’une seconde tranche de pizza, elle retourna sur internet pour interroger les génies du monde parallèle. Très vite, elle trouva des photos floues en provenance de vieux forums. Les conversations portaient des titres tels que « QU’EST-CE QUE C’EST ???? » ou encore « HELP !! » Son échine se crispa de l’intérieur et elle bloqua sa respiration avant de libérer le « clic » qui ouvrirait cette boite de Pandore du XXIe siècle.
— Ce sont des larves de blattes, bon courage !
— Des larves de blattes, appelez un spécialiste.
— C D cafar, y en a ché mon père
— Blattela Germanica, sans hésitation.
La pizza lui parut brutalement sans aucun intérêt. Des cafards ?! Chez elle ?! Non, elle ne l’admettait pas. Ça ne pouvait pas arriver. Elle regarda les photos puis elle les compara avec ses deux captifs, toujours sous cloche. Elle pria de s’être trompée, la ressemblance ne laissait aucune place au doute… Des larmes envahirent sa gorge ; elle avait dépensé toutes ses économies pour acquérir une maison pleine de cafards. Et Dieu seul savait quelles autres bestioles vivaient probablement sous ses pieds… Des poux ? Des asticots ? Des rats ?! Falbaline mit ses mains sur sa bouche pour s’empêcher d’hurler. Elle voulut appeler une de ses copines pour vider son sac, mais l’angoisse la retint. Annoncer qu’elle habitait au-dessus d’une poubelle géante contrasterait beaucoup avec sa fierté de ces dernières semaines. En plus, qui viendrait encore lui rendre visite après avoir appris qu’il y avait une chance de repartir avec un nuisible dans la poche ? Non, non, non et non, cette situation n’était pas possible. Ce n’était pas en train de se produire et d’ailleurs, ça ne se produirait pas. Falbaline allait se battre. Les petites bêtes ne mangent pas les grosses. Enfin, c’était ce qu’on lui avait toujours dit…
Le lendemain, dès l’aube, le combat commença. Elle sortit une à une toutes les boites et tous les sachets, elle mit le sucre en morceau dans une boite hermétique et scella de la même manière chacun des contenants. Pas une miette ne s’échapperait. Armée d’une éponge et de vinaigre d’alcool, elle frotta ensuite minutieusement les planches des armoires. D’après internet, c’était le meilleur moyen de les faire fuir à petit budget. Du vinaigre et surtout, ne jamais, jamais, jamais les écraser. Elle nettoya aussi sa cuisine à grande eau. Lorsqu’elle s’aperçut de l’heure bien avancée de la matinée, elle prit son courage à deux mains et descendit chez son voisin. Alors qu’elle répétait en murmurant ce qu’elle s’apprêtait à dire, elle remarqua Hyacinthe qui rentrait chez lui. Falbaline accéléra alors le pas afin de l’intercepter. Malgré l’odeur, elle préférait tout de même lui parler face à face plutôt que par l’entrebâillement d’une porte.
— Bonjour ! Bonjour…, dit-elle en trottinant. Je… Je crois qu’il y a un problème de nuisibles dans notre bâtiment. Des cafards…
Hyacinthe, qui s’éloignait, arrêta son mouvement sans prendre la peine de se retourner. Il ne répondit pas non plus. Stupéfaite, Falbaline se figea aussi. Elle le vit se recroqueviller comme un gamin honteux, pris la main dans le sac. Il se gratta l’arrière de la tête, ce qui fit neiger des pellicules sur ses larges épaules. Après quelques secondes, il jeta un coup d’œil derrière lui, furtivement. Comme pour vérifier que sa voisine était toujours bien là. Falbaline, elle, attendait sans rien dire. Finalement, Hyacinthe se racla la gorge puis continua son chemin en laissant sa co-propriétaire en suspens. Elle ne sut pas si elle devait rire ou pleurer en le voyant accélère le pas vers son rez-de-chaussée et y rentrer avec l’attitude d’un homme qui a l’habitude de cacher son intérieur…
Une fois à l’abris de ses murs, Hyacinthe se colla le dos contre sa porte d’entrée. Accablé, il n’eut même pas le courage de lever la tête. Évidemment qu’il y avait un problème de nuisibles dans le bâtiment. Depuis longtemps… Et il y avait, d’ailleurs, plusieurs sortes de nuisibles. Des petits, des grands, des qui piquent, d’autres qui font du bruit la nuit… En gardant les yeux baissés, il suivit le sentier de son logement. Ses déplacements se faisaient uniquement le long d’une petite route sinueuse qui zig-zaguait entre des piles de journaux, des sacs poubelles, des objets cassés, mais réparables, du matériel informatique débranché, des bouteilles en plastique, des jouets… Au bout du chemin se trouvait un divan dont seul l’extrémité gauche était plus ou moins accessible. Le reste du meuble avait disparu sous des vêtements, des emballages de nourriture, de la vaisselle, des mégots, des draps, des tupperwares® vides et sales, des vidanges… Le géant s’affala dans l’interstice. Au-dessus de lui, il entendait sa voisine qui s’affairait. Il aurait bien voulu faire de même, ranger, nettoyer, frotter, balayer, déblayer, astiquer, tout débarrasser… Mais il en était devenu incapable, presque du jour au lendemain. Ou cela avait-il pris plusieurs semaines et s’était répandu lentement, insidieusement, comme le venin de dragon de Komodo dans les veines de sa proie ? Il ne savait plus. Il ne cherchait pas à se l’expliquer. Il constatait. De toute manière, il n’avait à rendre de compte à personne. Principalement parce que personne ne lui en demandait. Ça avait commencé il y a plusieurs décennies. Ça avait réussi à passer inaperçu pendant moulte saisons puis, sans crier gare, ça l’avait transformé en vieux marginal odorant. Les caissières ne lui répondaient plus lorsqu’il recherchait un brin de discussion. Les parents affermissaient leurs étreintes protectrices en le croisant et plus personne ne s’asseyait à côté de lui dans le bus. Ça avait gagné.
En fin de matinée, Falbaline revint de la droguerie avec des pièges à colle. Un bout de carton un peu plus grand qu’une carte postale au milieu desquels quelques boules brunes avaient pour mission d’aiguiser l’appétit de ces ignobles insectes. Tout autour, de la colle. Au-dessus, un petit toit fabriqué par le repli de trois rabats, permettant à ces horreurs d’agoniser dans l’intimité. Falbaline en plaça au sol, le long des plinthes, et attendit. Puis elle se rappela que ses ennemis vivaient la nuit, hors, il n’était que onze heures du matin. La guerrière essaya donc de se changer les idées. Elle refusa de consacrer son dernier jour de congé à ce nouveau combat. Demain, à la même heure, tout aurait recommencé : les horaires, les dates buttoirs, les contraintes… Elle donnait à son travail 85% de son temps et de son énergie, du lundi au vendredi et même parfois le samedi ou le dimanche. Était-ce légal ? D’après sa supérieure, il ne fallait pas se poser la question. Alors, afin de savourer la douzaine d’heures qui lui restait avant d’aller se coucher, elle s’arrêta et s’efforça de penser à autre chose.
Après avoir lu dans son lit jusqu’à tomber dans les bras de Morphée, Falbaline se réveilla aussi sereinement qu’un bébé chat. Soudain, tout lui revint : les cafards, les pièges, la défense de son territoire. Elle se précipita dans les escaliers encore sombres que le soleil d’automne n’avait pas hâte d’éclairer. Ce ne fut qu’une fois en bas qu’elle alluma la lumière pour pouvoir compter ses victimes. Le premier piège était vide. Le deuxième aussi. Le troisième n’avait pas mieux fonctionné. Elle ne trouva de cadavre nulle part. Déception. Elle se demanda alors si elle n’avait pas un peu exagéré tout cela. Peut-être n’étaient-ils pas si nombreux, ni si terribles… Mais lorsqu’elle souleva son paquet de café, deux d’entre eux apparurent. Plus grand que ceux de l’avant-veille, leurs antennes tâtonnaient le plan de travail sans aucune grâce. Les bêtes se mirent à courir dans tous les sens, cherchant un refuge. Falbaline déplaça ce qui aurait pu leur servir de cachette et surpris un troisième malfaiteur, vautré sur une miette. Elle manqua de crier, autant de stupeur que de dégout, mais elle garda la tête froide. Une fois encore, elle se saisit d’un verre pour séquestrer les envahisseurs puis les balança par la fenêtre. Sa cuisine brillait de propreté, et pourtant, ces cauchemars sur pattes avaient trouvé la seule miette qui avait échappée à l’éponge vinaigrée. L’éponge. Le vinaigre. Elle s’en empara afin d’effacer les traces de son crime, pour que le reste de la colonie ne retrouve jamais la piste de leurs disparus. Ensuite, dans les premières lueurs de la journée, elle put enfin boire son café. Ses mains puaient le vinaigre et elle dû se dépêcher. Aucun plaisir. Après avoir enfilé son costume d’adulte et pris ses responsabilités dans un grand sac-à-dos, Falbaline quitta son logement. Tandis qu’elle s’éloignait en marchant sur le trottoir, elle se retourna et fixa le rez-de-chaussée. L’antre de Hyacinthe. Si ses yeux avaient pu lancer des éclairs et réduire cet endroit en cendre, elle n’aurait pas hésité…
Derrière les carreaux, Hyacinthe sortait lentement de son sommeil. Il avait dormi assis dans son fauteuil. Comme d’habitude. Pas le choix. Cela faisait longtemps que son lit avait été avalé par une tonne de vêtements, de chaussures, de livres, de magazines, de cartons, de sacs vides ou remplis, de vestes… Dans la pénombre, il reprenait doucement ses esprits et, comme tous les matins, il commençait par se dérouler le film de sa vie. Le regard absent, il s’observait de l’intérieur. Il se voyait jeune, gamin, heureux. Un petit garçon, déjà grand pour son âge, accroupi dans un buisson avec un bocal vide à la main. C’était l’été. La chasse au criquet. La découverte de la liberté dans un périmètre de plus en plus large autour de sa maison. Le pot dans une main, son couvercle dans l’autre, le petit Hyacinthe crapahutait depuis de longues minutes en suivant un talus lorsque la voix de sa mère avait résonné au loin. L’heure du repas, enfin. Soulagé et agacé, l’enfant avait quitté sa proie en lui marmonnant « sauvée par le gong » puis avait détalé à toute vitesse. C’était son souvenir le plus ancien. Ce qu’il s’était passé avant cette matinée ensoleillée, il l’ignorait. Pour cet homme, la vie avait commencé à six ans.
Il vivait seul avec sa mère, peut-être depuis toujours. Sa protectrice, une femme grande avec une large carrure, de longs cheveux bruns, avait l’air éternellement triste. Cette tristesse profonde réconfortait Hyacinthe. La mélancolie le rassurait, le désespoir le bordait tous les soirs. Alors, sans surprise, en grandissant, il devint un jeune homme à l’air las. Constamment perdu dans ses pensées, il continuait de porter le fardeau de trois ou quatre générations désabusées. Cela ne l’avait pas empêché d’avoir une adolescence totalement normale. Des copains, des bêtises et un peu d’amour. Sa grande sensibilité plaisait aux filles, mais énervait les garçons. Il jouait donc les rôles du confident et du bouc-émissaire plusieurs fois dans la même journée. À cette époque, il n’était ni beau, ni laid. Il était même très quelconque, au-delà du fait qu’il dépassait tous ses camarades d’une bonne tête. Ni bête, ni intelligent, ses notes étaient aussi moyennes que sa vie. Il suivait son destin avec la tranquillité des gens qui ne se posent par trop de questions.
Nostalgique, le vieux Hyacinthe sourit imperceptiblement. S’il avait su que ça allait lui arriver, il aurait profité deux fois plus de l’insouciance de sa jeunesse… Il sortit de ses pensées à cause de quelque chose qui grattait de l’aluminium. Cette intrusion provenait de la pièce d’à côté. Il se leva en s’appuyant sur l’assise de son fauteuil, ce qui fit dégringoler quelques bouteilles en plastique sur le sol, déjà recouvert de détritus. Un long soupir fut sa seule réaction. L’éboulement avait fait taire la bête. Debout dans le silence, il décida de profiter de la situation pour aller se faire un café. Il se mit donc en route sur la portion de sentier qui reliait le salon à la cuisine. Il longea des chaises cassées, des sacs de course remplis d’ordures, des bibelots, des cadres qui n’avait jamais rencontrés le mur, d’autres piles de vieux journaux, des mannes à linge pleines de gadgets… Et arriva enfin dans la cuisine, qui n’était pas plus joyeuse. Dedans, une table tenait par habitude en supportant le poids d’innombrables ustensiles sales, rouillés ou cassés et d’électro-ménager dans le même état. Des sacs poubelles s’empilaient jusqu’au plafond. L’odeur était insoutenable. Hyacinthe prit position devant ce qui fut une flamboyante cuisinière au gaz avec four intégré. Maintenant, le four était plein de cartons et une seule taque de cuisson était restée accessible. Avec des gestes automatiques, il attrapa un paquet de café moulu et une cafetière italienne. Il remplit l’une avec l’autre et plaça le tout sur le bec de gaz…
La nuit était tombée bien avant que Falbaline ne soit de retour. Le vent, la pluie, le froid. Tous les ingrédients d’un automne désagréable réunis dans la même soirée. Elle ouvrit sa porte d’entrée, épuisée. Une fois sa veste au porte-manteau et ses pieds hors de ses chaussures, son instinct de chasseuse prit le dessus. Elle avança dans sa cuisine sans allumer la lumière, en essayant de distinguer les ombres des intrus. Rien. Alors, elle retint sa respiration et appuya brusquement sur l’interrupteur le plus proche. La lumière jaillit. Les plans de travail lui apparurent aussi propre que dans un magazine de décoration. Soulagée, son expiration s’accompagna d’une imperceptible danse de victoire. Enfin tranquille. Ses pensées se dirigèrent alors vers la suite : cuisiner, manger, lire et dormir. Que manger ? Des pâtes, du quinoa ? Avec quoi ? Du poisson, une omelette ? Falbaline, plongée dans ses réflexions culinaires, ouvrit un placard et tomba nez à nez avec une de ses dégoutantes petites bestioles. Petites ? Elle lui sembla plus grande que les autres, plus longue, plus répugnante. La crapule et elle restèrent bouche-bé pendant un court instant puis l’action repris. Falbaline s’empara d’un verre, la bête pris ses pattes à son cou en tortillant ses horribles antennes. Sans hésitation, la combattante vida son armoire jusqu’à coincé le monstre dans un coin puis, comme le matin même, elle enferma le coupable dans une prison de verre et alla le balancer par la fenêtre. Ensuite, complètement hystérique, elle vida le reste du meuble, y passa l’aspirateur et en imbiba les parois avec du vinaigre.
Chaque soir, entre l’heure où elle rentrait du travail et le moment où elle tombait de fatigue, Falbaline avait environs trois heures rien que pour elle. Elle s’agaça en constatant que cet affrontement avait grignoter une partie de son précieux temps libre. Puis elle poursuivit sa soirée et se mit, enfin, à cuisiner. Elle inspectait scrupuleusement chaque boite, chaque recoin de tiroir. Le moindre mouvement de sa propre ombre devenait suspect. Tout la dégoutait. En mangeant, elle ne pouvait s’empêcher d’imaginer ces sales vermines en pleine orgie dans ses placards et dans ses murs. Les yeux dans le vide, elle mastiquait par automatisme, le cœur au bord de la nausée. Le silence se remplissait du bruit de pattes, de grouillements et de grattements imaginaires. Ils pouvaient être partout, derrière l’évier, sous le plancher, sous le radiateur… Et ils y étaient sûrement. Et en plus des cafards, le rez-de-chaussée devait probablement abriter des asticots, des mouches à merde, des punaises de lit, des mites, Dieu sait avec combien d’espèce ce vieux fou partageait son terrain… Après une dizaine de coup de fourchette, elle abandonna le projet de se nourrir. Elle rangea et nettoya, encore. En frottant méticuleusement chaque centimètre carré au vinaigre blanc, encore. Cela lui prit à nouveau une grosse partie de la soirée. Son temps libre se réduisait comme peau de chagrin. Quand elle put enfin s’installer dans le confort de son fauteuil et la chaleur de sa couverture favorite avec un livre dont elle attendait depuis la veille de connaitre la suite, elle ne parvint pas à aligner les mots et à comprendre ce qu’elle lisait. Ses pensées étaient littéralement parasitées.
Ce scénario se répéta durant toute la semaine. Chaque matin, Falbaline capturait trois ou quatre de ces répugnant êtres à six pattes à l’aide d’un verre puis elle les balançait sans aucun état d’âme. Ses soirées commençaient de la même manière. Jour après jour, les scélérats grossissaient. S’allongeant et changeant de couleur, ils s’approchaient de leur forme définitive. Une forme qui leur permettrait de se reproduire, de se multiplier de manière exponentielle. Cette pensée désespérait totalement leur pauvre hôte. Dans la noirceur de l’hiver approchant, la jeune propriétaire devenait paranoïaque. Ses sens ne quittaient plus l’état hyper vigilance. L’angoisse avait pris la place une colocataire qu’elle retrouvait à la seconde où elle passait le pas de sa porte. Le nettoyage rythmait ce qui lui restait de ses journées. L’efficacité du vinaigre s’avérait plus que discutables, mais c’était mieux que rien. La moindre miette devait disparaitre, rien ne devait donner envie à ces horreurs d’explorer et d’élargir leurs horizons. Elle passait l’éponge, la lavette, le balais, la ramassette, le torchon avec l’envie radicale de simplement tout passer au chalumeau.
Lorsque vint le weekend, elle eut enfin l’occasion d’aller parcourir les magasins à la recherche du pire produit toxique. Elle voulait quelque chose qui pique les yeux et qui décolle la peau des doigts. Quelque chose dont l’étiquette contiendrait au moins cinq logos d’avertissement. Sa santé mentale en dépendait. Tant pis pour la planète. Ça lui apprendra à créer des créatures aussi méprisables… Malheureusement pour elle, le rayon ne contenait que trois produits capables de l’épauler dans cette situation. Apparemment, d’après l’étalage de la boutique, les gens avaient beaucoup plus de problèmes de rats que de problème d’insectes. Encore une espère avec laquelle son voisin devait bien s’entendre. Sans aucune hésitation, elle attrapa une bouteille de chacun des trois poisons puis repartit en guerre.
Au-dessus de lui, Hyacinthe entendait continuellement sa voisine qui n’en finissait pas de déplacer, frotter, balayer, aspirer. Mais cela ne troublait pas plus que ça le fil de ses pensées. Assis, comme toujours, le cerveau engourdi, il contemplait sa photo de mariage. Il était jeune, grand, imposant, impressionnant, beau. Elle : pimpante, longiligne, délicate, minuscule à côté de lui, avec un air presque aussi triste que celui de sa mère. Oléria, la femme de sa vie.
Comme beaucoup de couples, Hyacinthe et Oléria s’étaient rencontrés pendant leurs études. Ils avaient des centres d’intérêts commun, un groupe d’amis et des passe-temps qui les réunissaient. L’annonce de leur union n’avait surpris personne. Ils partagèrent rapidement un appartement puis le quittèrent après quelques années pour une petite maison, à l’écart de l’agitation citadine. Évidemment, Oléria tomba enceinte. Ce fut à partir de ce moment-là que les leur vie se gâta. Lentement. Comme un fruit trop mûr qui se retrouve couvert de moisissure sans crier gare.
La grossesse d’Oléria avait réveillé chez elle le dessous de l’iceberg de ses traumatismes. Tout ce que sa petite tête avait vaillamment refoulé pendant de nombreuses années lui avait explosé à la figure. La nuit, elle faisait des cauchemars. Le jour, des crises d’angoisse s’enchainaient en lui laissant à peine le temps de respirer. En moins d’une semaine, elle ne dormait presque plus et se réfugiait dans une nouvelle réalité principalement basée sur le déni. La pauvre avait passé son ersatz d’enfance en enfer et sa conscience ne pouvait se faire à l’idée de devoir jouer le même rôle que celle qui l’avait tant fait souffrir, le rôle de mère. Malgré toutes les années passées ensemble, la complicité, les milliers d’heures de conversation sur l’oreiller, Hyacinthe ne reconnaissait pas sa femme. Désemparé, le tendre époux l’avait emmenée voir une psychologue, puis un psychiatre, puis encore un psychiatre et celui-ci leur recommanda une hypnothérapeute. Ils rendirent aussi visite à un neurologue, une psychanalyste, une comportementaliste, un médium, deux coachs et des spécialistes de l’E.M.D.R. Hyacinthe la trimbalait de rendez-vous en rendez-vous pendant des semaines. Il grillait tous ses jours de congés pour aller stresser dans des salles d’attente. Peu lui importait le nombre d’heures qu’il passait dans ces locaux impersonnels, assis sur des chaises inconfortables et des divans défoncés. Il aurait même donné dix ans de sa vie pour la voir sourire à nouveau…
Lentement, mais sûrement, le ventre d’Oléria s’arrondissait. Elle ne s’en réjouissait pas. Au contraire. Elle en avait peur. Elle le cachait, elle ne parlait d’ailleurs jamais de ce mini humain qui grandissait en elle. Lorsque le futur père osait faire allusion à leur manque de préparatif pour accueillir ce bébé, au mieux elle faisait mine de ne pas avoir entendu. Au pire, elle rentrait dans une colère noire qui n’avait d’autre but qu’exulter toute la frustration de son état face à la situation. Il aurait voulu poser ses grandes mains sur elle, pour essayer de sentir le petit corps qu’elle contenait. Si proche mais pourtant si loin. Elle le repoussait. À son tour, il éprouvait la lourdeur de la situation, la profondeur de la tristesse. Le déchirement. Son seul réconfort consistait à espionner sa femme sous la douche, la voir ronde et belle, comme toutes les Déesses des temps lointains…
Le soleil finissait sa course. La lumière, après avoir gracieusement éclairé le monde pendant quelques heures, commençait à disparaitre. Hyacinthe sortit de ses pensées avec la larme à l’œil. Six heures moins quart. Comme tous les soirs, il se leva et suivit le sentier jusqu’à la cuisine. Là, il ouvrit le frigo et en sortit un plat préparé de supermarché. Gratin dauphinois. Pourquoi pas. Il arracha le carton, l’aplati puis le déposa sur une pile de carton. Ensuite, il sortit une fourchette de sa poche (le seul endroit où il était sûr de ne pas la perdre) et perça le film plastique. Et comme tous les soirs, depuis des années, il mangea seul et debout.
À l’étage, la bagarre ne désintensifiait pas. Une fois de plus, Falbaline mettait corps et âme à lutter contre les cafards, la saleté, les crasses, la poussière, les taches… Elle avait mis du produit dans chaque interstice du plancher, désinfecté chaque surface. Aucune pièce, aucun meuble n’échappait à cette tornade javelisée. Armée de bombes aérosols et de vaporisateurs, elle fonçait, tête baissée, dans cette joute contre ces fichues bêtes à trop de pattes. Son obsession était telle qu’il lui passa brièvement l’idée de s’arracher la peau pour se désinfecter les organes. Cette terrifiante pensée stoppa nette sa frénésie. Elle regarda l’horloge. Cela faisait plus de quatre heures qu’elle tournait en rond avec éponge, torchon et savon. Subitement, elle lâcha tout et se précipita dans la douche. Une fois qu’elle fut aussi propre que son logement, Falbaline attrapa une veste et s’enfuit de chez elle. La lumière du jour n’avait pas encore totalement pliée bagages et les lampadaires n’éclairait encore rien. Elle partit à grandes enjambées en priant pour que quelque chose d’autre se passe, quelque chose qui lui permettrait de changer radicalement ses idées. Une rencontre, peut-être…
Le destin ne mit personne sur sa route ce jour-là. La nuit était tombée en trente secondes, le vent et le froid l’avait contraint à rentrer plus tôt que prévu, mais cela lui avait néanmoins fait du bien. Debout dans sa cuisine, elle se préparait un repas en jetant scrupuleusement la moindre épluchure de légume. Elle utilisait ses yeux comme des lasers pour scanner chaque miette, chaque mouche, chaque atome ayant le malheur de traverser son champ de vision. Heureusement, ses efforts semblaient avoir payé. Aucune de ces exécrables créatures n’osa faire son apparition. Falbaline se coucha pourtant sans oser crier victoire. Une fois de plus, elle remportait une bataille, mais toujours pas la guerre. Tant que son odorant voisin ne changerait rien, ils reviendraient encore, encore et encore. Plus grands, plus rapides et plus nombreux. Falbaline ruminait à s’en faire mal au cerveau. Comment était-il humainement possible de vivre dans une déchèterie pareille ? Pourquoi ne s’était-elle pas renseignée auprès des voisins avant de mettre toutes ses économies sur le tapis ? N’y avait-il pas des lois pour empêcher les gens de rendre volontairement leur logement insalubre ? Allait-elle devoir continuer à sacrifier le peu de son temps libre à tout astiquer afin de repousser les envahisseurs dernière les lignes de son périmètre ? Des dizaines de questions rebondissaient sur les parois de sa boite crânienne tandis qu’elle se tournait et se retournait dans tous les sens, bien loin de trouver le sommeil. Soudain, dans la noirceur de sa chambre, elle aperçut une minuscule silhouette qui courait sur son oreiller. Elle se redressa, le cœur battant. Dans l’obscurité, ses yeux en distinguèrent d’autres qui sortaient de sa couette. Elle hurla et sauta hors de son lit en lançant les draps. Son reflexe fut de courir vers l’interrupteur, mais elle interrompit son élan après avois senti ses pieds nus qui écrasaient plusieurs petites choses froides et croustillantes. Elle cria de plus belle en secouant ses jambes pour éviter que les soldats de cette armée de crapules ne s’accrochent à ses poils pour l’escalader. Trop tard. Ils étaient littéralement sur ses talons et se déplaçaient à la vitesse de l’éclair. La pauvre se baissa pour les frapper avant qu’ils n’arrivent trop haut… Mais d’autres tombèrent du plafond, comme une pluie de dégoutants grêlons mous. Elle en avait dans la nuque, dans le dos, sur la tête. Partout sur son corps, elle sentait les mouvements de milliers de pattes. Lorsqu’ils rentrèrent simultanément dans sa bouche, ses oreilles et son nez, elle ne vit plus d’autres solution que de se jeter par au-dessus de la balustrade de sa mezzanine. Alors, sans hésitation elle sauta et atterri brutalement dans son lit, qu’elle n’avait, en fait, jamais quitté. La dormeuse se réveilla en sursaut et en sueur. Tremblante, elle alluma sa lampe de chevet. Son lit était vide. Rien ne bougeait nulle part. Son réveil lui apprit qu’il était à peine vingt-trois heures et quarante-sept minutes. La nuit ne faisait que commencer.
Plusieurs semaines s’écoulèrent durant lesquelles Falbaline développa une haine sans limite envers son voisin. La compassion n’avait plus aucun rôle dans cette histoire. Une maladie ? Un problème de santé mentale ? La sienne aussi risquait de foutre le camp. Comme prévu, les cafards ne disparaissaient jamais vraiment. Au mieux, ils se cachaient pendant deux ou trois jours avant de réapparaitre, plus forts et plus nombreux. Des larves plus ou moins lentes aux laiderons de deux centimètres aussi rapides que fourbes, elle avait croisé toutes les évolutions du spécimen. Falbaline devint totalement maniaque. Chaque ustensile impliqué dans n’importe quel processus se faisait nettoyer immédiatement. Rien ne trainait, tout était rangé, tout le temps. La jeune dame ne profitait plus de rien. Sa vie se résumait à un ensemble de calcules et précautions. La liberté qui aurait dû aller de pair avec cet investissement s’éloignait de son esprit comme une terre promise inaccessible. Tout ça à cause d’une seule personne, d’un trouble-fête, à l’hygiène inexistante. Elle fantasmait morbidement sur la disparition de ce gros balourd. Crise cardiaque, accident domestique, empoisonnement, étranglement. Un vieux qui meurt seul ne surprendrait personne. À son grand désespoir, Hyacinthe n’avait pas l’air assez âgé pour mourir de lui-même. Son teint gris, ses pellicules et sa toux grasse ajoutait probablement une dizaine d’années à son âge réel. Falbaline allait-elle tenir le coup pendant le temps qui le séparait encore de sa tombe ? Elle se le demandait. Cohabiter avec les nuisibles ou vendre à perte, redevenir locataire et compter ses pièces rouges avant d’aller faire les courses. La première option lui paraissait intolérable et la deuxième, impossible. Un mur pratiquement infranchissable se dressait sur le chemin de vie de Falbaline.
Hyacinthe ressentait l’animosité grandissante de sa voisine. Il s’y attendait. Ça se déroulait toujours de cette manière-là : ils arrivaient, optimistes et souriants, découvraient le vice caché puis disparaissaient sans dire au revoir. Falbaline était loin d’être la première occupante à ne plus défroncer les sourcils. Locataires d’abord, propriétaires ensuite, l’étage ne cessait d’accueillir et de recracher des jeunes gens pleins d’espoir et de projets. Hyacinthe avait divisé sa maison quelques temps après le drame. Le jour qui avait changé sa vie fut un mardi. Le dix-sept avril, précisément. Oléria en arrivait à son septième mois de grossesse et le bébé se développait correctement. Elle aussi se sentait mieux. Depuis deux jours, elle paraissait beaucoup plus apaisée, presque souriante. Le futur père apercevait le bout de ce tunnel de rendez-vous. Des résultats, enfin. Ce fut donc sereinement qu’il avait ouvert la porte et retiré sa veste dans le hall, comme à son habitude. La maison paraissait déserte, pas un bruit ne lui était parvenu. « Elle se repose sans doute », s’était-il dit. « Elle en a besoin… » Il s’était aventuré à l’intérieur de son foyer, sur la pointe des pieds, en planifiant d’aller réveiller sa belle avec un bisou sur le front. Il ne l’avait pas trouvée dans le salon. Ni dans la chambre. Elle n’était pas non plus dans un bon bain, ni sur un transat sous le soleil du printemps. Peut-être était-elle sortie ? Non. Son trousseau de clefs pendait au crochet. La cave ? Le grenier ? Hyacinthe avait appelé sa femme en criant de plus en plus fort. Personne. Pris d’effroi, il avait bondi sur le téléphone fix et contacté les hôpitaux, sa mère, sa belle-mère, ses amis, tout le monde. Oléria n’était nulle part. Après cinq heures de surmenage de stress et d’angoisse, Hyacinthe avait cédé et pleuré toutes les larmes de son corps. Ce fut à ce moment précis que tout avait commencé. La déprime, la descente aux enfers.
Au début, il pleurait en cherchant partout, bien qu’au fond de lui, il savait qu’elle ne réapparaitrait pas. Son geste, d’une cruauté impardonnable, lui était totalement incompréhensible. Alors, après quelques semaines, il avait mis un terme aux recherches et basculé dans la haine. Une bonne partie de son entourage lui en avait voulu d’avoir tourné la page aussi rapidement. Certes, elle était partie de son plein gré et oui, c’était une grande fille, mais cela n’en faisait pas deux bonnes raisons pour les laisser tomber, elle et leur enfant. Hyacinthe s’était disputé avec tout le monde. Aux alentours de la date présumé du terme, le père se retrouvait totalement seul. Cerise sur le gâteau : au moment où il aurait dû tenir son tout petit bébé dans ses grands bras, il avait perdu son emploi. En une saison, tout fut perdu. Il ne lui restait plus qu’une maison vide et un couteau dans le dos. Alors, il avait voulu s’étourdir. Alcool, marijuana, cocaïne, le but étant d’avoir le moins de conscience possible. Il y parvint très bien. À cette époque, pour Hyacinthe le jour et la nuit n’existait plus. Le temps s’était transformé en une longue suite de siestes et de veilles. Ses seuls contacts avec d’autres provenaient des sourires forcés des caissières et des passages de ses dealers. Et comme prévu, Oléria ne réapparut pas.
Après presque une année de ce long suicide, il réalisa que son logement se transformait en une gigantesque poubelle. Aussi, il avait bu, fumer et snifer presque l’entièreté de son compte épargne. L’argent devait rentrer à nouveau. Alors, il avait levé les yeux vers les étages. Les chambres, la salle de bain, le bureau… Ces lieux ne faisaient plus partie de sa vie. Il les évitait, consciencieusement, pour ne pas avoir à se confronter au passé. Alors, il eut une idée de génie : diviser sa maison en deux et en louer la moitié. Après avoir utilisé ses derniers deniers pour acheter le matériel, il se lança dans les travaux. Seul.
La première phase fut rudimentaire : un peu de peinture et quelques cloisons. Se remettre en action lui avait fait du bien ; chaque matin, il s’emparait gaiement de ses outils. Mais chaque soir, ses démons reprenaient le dessus. Années après années, loyers après loyers, il s’investissait dans son projet, au grand désespoir de ses locataires : le jardin ne fut soudain plus qu’une grande déchèterie. La propriété de Hyacinthe reflétait le chaos de son esprit, dedans comme dehors. L’odeur des poubelles et les nombreuses mouches assuraient la tournante des habitants. À chaque départ, sa douloureuse blessure d’abandon se réouvrait, laissant ses émotions à vif. Après plusieurs années et un nombre de voisins qu’il avait arrêté de compter, il lui sembla que sa plaie de parviendrait jamais à se cicatriser. Il vendit son étage et s’enferma chez lui. Lorsque Falbaline arriva, cela faisait longtemps qu’il avait cessé de se préoccuper de ce qu’il se passait au-dessus de sa tête. Certains avait entreprit des travaux, parfois même de grande envergure. D’autres avaient laissé les lieux vacants pendant moulte saisons. Ce n’était plus son problème. Alors, il ne s’était pas plus intéressé à elle qu’à ceux d’avant. Il ne préoccuperait sans doute pas non plus des suivants. Tout ce qui comptait pour lui tenait entre les murs de son rez-de-chaussée. Le reste du monde n’avait rien d’autre à lui offrir que de la déception et de la tristesse.
Une fois de plus, Falbaline s’éveilla en sueur après un horrible cauchemar rempli de ces immondes monstre à exosquelette. Une fois de plus, elle se leva en tremblant pour aller boire un verre d’eau. Une fois de plus, elle croisa ses ennemis dans la pénombre de la nuit, se retint de crier et éjecta les bestioles par la fenêtre. En se couchant, elle s’usa, une fois de plus, le cerveau pour trouver une issue de secours à ce piège de la vie. Et cette nuit-là, miracle. Elle trouva. Tout allait s’arrêter, bientôt. La liberté se situait juste après le prochain tournant. Dès le lendemain, les choses allaient s’arranger. Le sourire aux lèvres, elle se recoucha, apaisée.
Le lendemain, un dimanche, Hyacinthe paniqua en entendant le bruit de sa sonnette. Une de ses plus grandes craintes était que quelqu’un s’aperçoive de la réalité de ses conditions de vie, de l’insalubrité, de son capharnaüm. Alors, il avait en horreur les visites non annoncées. Néanmoins, à contre-cœur il se leva, suivit son sentier et ouvrit sa porte d’entrée d’un tout petit centimètre.
— Bonjour, dit Falbaline qui s’attendait à ce genre d’accueil.
— Bonjour, répondit Hyacinthe en ne dévoilant qu’un seul de ses yeux.
La jeune fille arborait un étrange sourire. Ce qui étonna le plus Hyacinthe fut sa posture. Bien que très expressive, elle s’appliquait à garder une main dans le dos.
— Je m’excuse de vous déranger, cher voisin, mais pourrais-je entrer un instant ? J’aimerais discuter avec vous de…
Hyacinthe s’apprêta à dire non, mais Falbaline défonça la porte d’un coup de pied. L’homme, pris au dépourvu, s’épouvanta et voulut la refermer, mais quelque chose venait de lui cogner le bas du ventre. Il baissa les yeux et découvrit la main de sa voisine en train de tenir un manche de couteau. La lame avait disparu. Dans son corps. Soudain, elle réapparut brièvement pour replonger à nouveau dans ses entrailles. Hyacinthe recula. Falbaline avança. Leurs yeux se croisèrent, l’effroi d’un côté, la haine de l’autre. Un troisième, un quatrième et un cinquième coup suivirent sans hésitation. L’homme se laissa tomber sur une montagne de choses et de bidules qui s’écroulèrent sur lui. La vision de cet énorme corps enseveli sous des détritus fit brusquement reprendre ses esprits à la tueuse. Trop tard. Beaucoup trop tard. Elle lâcha son arme et voulut s’enfuir, mais en se tournant vers la sortie, un objet attira son attention. Un objet qui n’avait pas vu le jour depuis de nombreuses années et qui s’était laissé oublier sans résistance. Libéré par l’avalange domestique qui venait d’avoir lieu, cet objet reprennait fièrement sa place sur les devants de la scène. Les larmes aux yeux, le souffle coupé, Falbaline eut l’honneur d’être la première personne à l’admirer depuis la genèse du mal-être de son propriétaire. Cet objet était une photo. Grande, lumineuse, encadrée. Une photo d’une femme, la femme de Hyacinthe. Oléria.
La mère de Falbaline.




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